{"id":298,"date":"2023-06-20T08:32:43","date_gmt":"2023-06-20T06:32:43","guid":{"rendered":"https:\/\/interbulletin.noblogs.org\/?p=298"},"modified":"2023-06-28T08:36:13","modified_gmt":"2023-06-28T06:36:13","slug":"pistes-pour-une-lecture-marxiste-des-enjeux-syndicaux-contemporains-sophie-beroud-contretemps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/interbulletin.noblogs.org\/?p=298","title":{"rendered":"Pistes pour une lecture marxiste des enjeux syndicaux contemporains, Sophie B\u00e9roud, Contretemps"},"content":{"rendered":"<p><em>Cet article de Sophie Beroud est issu d\u2019une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en d\u00e9cembre 2014 dans le cadre du s\u00e9minaire Marx au 21e si\u00e8cle. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en janvier 2016 dans le num\u00e9ro 28 de <\/em>Contretemps<em>.<\/em><\/p>\n<p><em>Partant du constat d\u2019affaiblissement et de crise du syndicalisme dans les pays capitalistes occidentaux, Sophie Beroud commence par analyser un d\u00e9calage : structur\u00e9s dans le cadre du keyn\u00e9siano-fordisme, enferm\u00e9s dans l\u2019intervention r\u00e9formiste et d\u00e9fensive, les syndicats peinent \u00e0 affronter le moment n\u00e9olib\u00e9ral, la violence de ses politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et la disparition des dispositifs ant\u00e9rieurs de n\u00e9gociation. Une analyse marxiste permet d\u2019\u00e9clairer l\u2019ambivalence profonde du syndicalisme, par d\u00e9finition ins\u00e9parable du syst\u00e8me capitaliste contre lequel il lutte. <\/em><\/p>\n<p><em>Dans ces conditions, peut-on consid\u00e9rer les syndicats comme des organisations de classe ? Quelle est leur prise sur la r\u00e9alit\u00e9 du travail ? Quelle place accordent-ils \u00e0 la d\u00e9mocratie interne ? Et surtout, un syndicalisme radical, anticapitaliste, est-il encore possible ? Sophie Beroud s\u2019arr\u00eate sur ce d\u00e9fi, plus actuel que jamais.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/marxisme-syndicalisme-beroud\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">A lire sur le site de Contretemps<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les syndicats connaissent aujourd\u2019hui, au sein des \u00e9conomies capitalistes occidentales, une profonde crise d\u2019efficacit\u00e9 et traversent une phase de fort affaiblissement. Le constat ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 une tendance \u00e0 l\u2019\u00e9rosion du taux de syndicalisation ou \u00e0 la difficult\u00e9, dans le cas d\u2019effectifs plus ou moins stabilis\u00e9s, \u00e0 renouer avec une dynamique de syndicalisation soutenue. Il englobe, comme le notent Rebecca Gumbrell-Mc Cormick et Richard Hyman, une perte de leur pouvoir de n\u00e9gociation, un affaiblissement de leur influence sur les gouvernements cens\u00e9s se situer \u00e0 la gauche de l\u2019\u00e9chiquier politique et un recul de leur pr\u00e9sence, voire de leur l\u00e9gitimit\u00e9, dans l\u2019espace public[1].<\/p>\n<p>D\u00e9sorient\u00e9s face \u00e0 la constance et \u00e0 l\u2019ampleur des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 men\u00e9es y compris par des gouvernements socialistes ou sociaux-d\u00e9mocrates, par la violence d\u2019un capitalisme financier qui impose ses crit\u00e8res de rentabilit\u00e9 en s\u2019appuyant en partie sur l\u2019action publique et confront\u00e9s \u00e0 la rapidit\u00e9 de circulation du capital, les syndicats rencontrent bien des difficult\u00e9s \u00e0 s\u2019extraire de positions uniquement d\u00e9fensives face au d\u00e9mant\u00e8lement continu des protections sociales. Les syndicats europ\u00e9ens resteraient encore profond\u00e9ment marqu\u00e9s \u2013 dans leurs rep\u00e8res id\u00e9ologiques, dans leur structuration, dans leur fa\u00e7on d\u2019envisager le rapport au politique \u2013 par les formes de reconnaissance et d\u2019intervention qu\u2019ils ont pu conqu\u00e9rir dans la s\u00e9quence historique d\u2019approfondissement des Etats sociaux, c\u2019est-\u00e0-dire dans une phase de capitalisme keynesiano-fordienne[2], alors m\u00eame que cette configuration est largement d\u00e9pass\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour certains, cette transformation du contexte \u00e9conomique et politique, sous h\u00e9g\u00e9monie n\u00e9o-lib\u00e9rale, dans lequel s\u2019inscrit d\u00e9sormais l\u2019action syndicale se traduirait par une crise structurelle de la forme social-d\u00e9mocrate ou r\u00e9formiste du syndicalisme dont l\u2019espace se serait consid\u00e9rablement r\u00e9duit[3], en raison d\u2019une subordination encore plus accentu\u00e9e du pouvoir politique aux int\u00e9r\u00eats du capital. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments comme le d\u00e9mant\u00e8lement de la dimension protectrice du droit du travail et la r\u00e9orientation compl\u00e8te de celui-ci pour encadrer et r\u00e9duire les moyens d\u2019action des travailleurs (droit de gr\u00e8ve, sp\u00e9cificit\u00e9 d\u2019un tribunal du travail comme les Prud\u2019hommes), la localisation des pratiques de n\u00e9gociations au seul niveau de l\u2019entreprise au d\u00e9triment de solidarit\u00e9s de branche ou interprofessionnelles, attesteraient du peu de prise dont disposent aujourd\u2019hui des syndicats \u00e0 vocation r\u00e9formiste, face \u00e0 des employeurs qui ne sont en rien contraints de s\u2019engager dans une forme d\u2019\u00e9change politique[4].<\/p>\n<p>De ce point de vue, une polarisation serait \u00e0 l\u2019\u0153uvre entre une mouvance syndicale ayant int\u00e9gr\u00e9 l\u2019id\u00e9ologie du \u00ab partenariat social \u00bb (et l\u2019id\u00e9e d\u2019une communaut\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat entre les salari\u00e9s et la direction de l\u2019entreprise dans une \u00e9conomie mondialis\u00e9e et hautement concurrentielle) et une mouvance syndicale \u00ab radicale \u00bb dans le sens o\u00f9 elle continuerait \u00e0 tenter de mobiliser les travailleurs face aux politiques n\u00e9o-lib\u00e9rales et n\u2019aurait pas renonc\u00e9 \u00e0 porter une aspiration au changement social[5]. Entre les deux, continuerait \u00e0 exister des forces syndicales cherchant, de fa\u00e7on illusoire, \u00e0 restaurer le r\u00f4le des dispositifs de concertation et de n\u00e9gociation tels qu\u2019ils ont pu fonctionner durant une partie du XXe si\u00e8cle. Toutefois, bien que disposant d\u2019un espace accru, la forme radicale du syndicalisme serait elle aussi confront\u00e9e \u00e0 un d\u00e9fi de renouvellement, tant du point de vue de sa strat\u00e9gie que de sa structuration et de ses pratiques, de sa capacit\u00e9 \u00e0 produire des solidarit\u00e9s transversales entre travailleurs.<\/p>\n<p>Si l\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re que nous avons choisi dans cet article est tr\u00e8s macrosociologique, elle nous semble importante pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la nature des enjeux auquel est confront\u00e9 aujourd\u2019hui le mouvement syndical en France, et de fa\u00e7on assez comparable malgr\u00e9 des h\u00e9ritages historiques diff\u00e9rents (sur le plan de l\u2019architecture juridique des relations professionnelles notamment), dans les autres pays d\u2019Europe occidentale.<\/p>\n<p>La th\u00e9matique du \u00ab renouveau syndical \u00bb ou de la \u00ab revitalisation syndicale \u00bb est aujourd\u2019hui tr\u00e8s pr\u00e9sente dans une large part de la litt\u00e9rature sociologique anglo-saxonne[6], en lien avec une impulsion qui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par une partie des syndicats am\u00e9ricains au milieu des ann\u00e9es 1990 pour se red\u00e9ployer au sein du salariat et pour tenter d\u2019organiser les \u00ab non-organis\u00e9s \u00bb[7], c\u2019est-\u00e0-dire en fait l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 du prol\u00e9tariat contemporain aux Etats-Unis. Cependant, une grande part de ces travaux traite du \u00ab renouveau syndical \u00bb de fa\u00e7on assez instrumentale[8], comme la n\u00e9cessit\u00e9 pour les syndicats d\u2019acqu\u00e9rir en quelque sorte de \u00ab bonne pratiques \u00bb sur le plan des modalit\u00e9s d\u2019action \u2013 en s\u2019inspirant notamment de ce que font d\u2019autres mouvements sociaux \u2013 pour r\u00e9ussir \u00e0 \u00e9largir leur base sociale et \u00e0 mobiliser.<\/p>\n<p>Ces travaux sont int\u00e9ressants pour les questions qu\u2019ils soul\u00e8vent : celles des alliances n\u00e9cessaires par exemple entre syndicats et associations (ou autres types de collectifs) pour atteindre les travailleurs sur leur lieu de vie ; celles de pratiques de d\u00e9bat et de discussion, de d\u00e9mocratie interne, dans les organisations[9]. Mais, tout en accordant un vif int\u00e9r\u00eat \u00e0 ces diff\u00e9rentes dimensions, il nous semble important d\u2019ancrer le questionnement dans un cadre th\u00e9orique plus large, susceptible d\u2019aider \u00e0 faire le lien entre elles et de les saisir \u00e0 la fois dans leur sp\u00e9cificit\u00e9 et dans leur ancrage mat\u00e9riel. Nous voudrions donc ici revenir sur ce qui nous semble fonder une perspective sociologique marxiste sur le syndicalisme, dans l\u2019id\u00e9e non pas de pr\u00e9tendre au moindre propos d\u00e9finitif sur la question, mais au contraire d\u2019inviter au d\u00e9bat et \u00e0 la poursuite de cette discussion.<\/p>\n<p>Comment analyser les transformations contemporaines du syndicalisme \u00e0 partir d\u2019une grille d\u2019analyse marxiste et qu\u2019implique, sur le plan des connaissances, une telle perspective ? Il s\u2019agit moins ici, on l\u2019aura compris, de produire une ex\u00e9g\u00e8se des quelques textes fondateurs de Marx et d\u2019Engels sur le mouvement syndical[10], mais aussi de L\u00e9nine ou de Rosa Luxembourg[11], que de prendre appui sur des outils conceptuels, sur un mode de raisonnement pour comprendre les r\u00e9alit\u00e9s pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p>Nous reviendrons sur l\u2019h\u00e9ritage marxiste en termes de questionnement sur les syndicats, en pointant les contradictions qui apparaissent comme constituantes de l\u2019action de ces derniers. Nous aborderons, dans un deuxi\u00e8me temps, le fait que le r\u00f4le des syndicats en tant qu\u2019organisations de classe ne peut \u00eatre s\u00e9par\u00e9 d\u2019une r\u00e9flexion plus large sur l\u2019intrication des rapports sociaux de domination.<\/p>\n<h2>\n1 \u2013 Deux contradictions au c\u0153ur du syndicalisme<\/h2>\n<p>Dans un ouvrage de synth\u00e8se sur les relations professionnelles, Michel Lallement revient sur l\u2019approche marxienne des syndicats \u2013 telle qu\u2019on la trouve formul\u00e9e dans une s\u00e9rie de textes et de conf\u00e9rences par Marx et Engels \u2013 en indiquant qu\u2019elle est marqu\u00e9e par le double sceau de la contradiction et de la d\u00e9valorisation[12]. Ce qui est point\u00e9 de fa\u00e7on assez n\u00e9gative peut \u00eatre repris ici comme point d\u2019entr\u00e9e afin de penser la construction du syndicalisme comme objet d\u2019\u00e9tude : ce qui distingue justement les syndicats d\u2019autres groupements (partis, associations\u2026) est que cette forme d\u2019organisation est construite dans et \u00e0 partir de la sph\u00e8re du travail, c\u2019est-\u00e0-dire ins\u00e9r\u00e9e dans les rapports de production.<\/p>\n<p>Comme l\u2019explique bien Claus Offe dans un texte devenu un \u00ab classique \u00bb des sciences sociales et qui propose un argumentaire puissant contre des approches r\u00e9ductrices, telle celle de Mancur Olson, sur les logiques de l\u2019engagement[13], les syndicats sont d\u2019une certaine mani\u00e8re des \u00ab organisateurs secondaires \u00bb car ils s\u2019appuient sur des collectifs dont la constitution premi\u00e8re leur \u00e9chappent dans la mesure o\u00f9 c\u2019est l\u2019entreprise qui rassemble les salari\u00e9s dans l\u2019activit\u00e9 de production et\/ou de services et en raison de la coop\u00e9ration que cette derni\u00e8re requiert, c\u2019est-\u00e0-dire du caract\u00e8re social du travail vivant. D\u00e9pendants d\u2019une communaut\u00e9 de travail qu\u2019ils ne constituent pas, les syndicats tentent de produire un int\u00e9r\u00eat commun, qui englobe et d\u00e9passe les int\u00e9r\u00eats individuels, d\u2019\u00e9tablir des solidarit\u00e9s entre travailleurs. Ils puisent ainsi leur l\u00e9gitimit\u00e9 dans leur capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre en prise avec les exp\u00e9riences concr\u00e8tes des travailleurs, avec ce qui se joue dans leur v\u00e9cu au travail, c\u2019est-\u00e0-dire aussi avec la forme dans laquelle s\u2019incarne le rapport salarial en termes de conditions de r\u00e9alisation et d\u2019exploitation de la force de travail.<\/p>\n<p>En contrecoup, et parce que leur activit\u00e9 est elle-m\u00eame inscrite et model\u00e9e par ce rapport salarial, les syndicats en sont profond\u00e9ment marqu\u00e9s et ont tendance \u00e0 reproduire les divisions qui existent dans l\u2019activit\u00e9 de travail et que celle-ci engendre ou renforce : division sociale, sexuelle, g\u00e9n\u00e9rationnelle, ethnique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un \u00e9tablissement ou d\u2019une entreprise, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un territoire, d\u2019une ville, d\u2019un pays ou \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale, avec le processus de concurrence entre travailleurs entretenu par la recherche permanente d\u2019une maximisation du profit. Cette profonde ambivalence des syndicats se traduit notamment et concr\u00e8tement dans un rapport d\u2019homologie que le syndicalisme entretient, comme forme sociale, avec la structuration des activit\u00e9s productives : c\u2019est sans doute le premier apport d\u2019une analyse mat\u00e9rialiste, telle que formul\u00e9e en leur temps par Marx et Engels qui observaient l\u2019\u00e9volution des syndicats de m\u00e9tier au Royaume-Uni, que d\u2019avoir point\u00e9 cette dimension \u00e0 la fois contrainte et n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses d\u00e9buts, le mouvement syndical, que ce soit au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou en France, a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par d\u2019importants d\u00e9bats sur la fa\u00e7on de penser le p\u00e9rim\u00e8tre dans lequel doivent \u00eatre construites les formes de solidarit\u00e9 entre travailleurs. Ces d\u00e9bats au tournant du XIXe-XXe si\u00e8cle se sont cristallis\u00e9s sur le passage d\u2019un syndicalisme de m\u00e9tier \u00e0 un syndicalisme d\u2019industrie, susceptible de construire un rapport de force coordonn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un secteur donn\u00e9[14].<\/p>\n<p>L\u2019enjeu qui consiste \u00e0 \u00e9viter de trop fortes segmentations entre corps de m\u00e9tier, entre cat\u00e9gories socio-professionnelles, entre salari\u00e9s travaillant sur un m\u00eame site mais relevant sur le plan juridique d\u2019employeurs diff\u00e9rents est toujours d\u2019actualit\u00e9. Il se traduit dans les tentatives de red\u00e9finition du champ d\u2019action des f\u00e9d\u00e9rations professionnelles, de regroupement ou de fusion entre certaines d\u2019entre elles, afin d\u2019\u00eatre en capacit\u00e9 de r\u00e9pondre aux processus de restructuration d\u2019un secteur d\u2019activit\u00e9 et d\u2019\u00eatre en phase avec la r\u00e9alit\u00e9 de la communaut\u00e9 de travail, telle qu\u2019elle se r\u00e9v\u00e8le dans les rapports sociaux de production.<\/p>\n<p>Les f\u00e9d\u00e9rations syndicales des Postes et T\u00e9l\u00e9communications en France, construites en phase avec l\u2019existence d\u2019une seule entreprise publique, ont connu ce type de tensions : avec la n\u00e9cessit\u00e9, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, de prendre acte de l\u2019\u00e9clatement des PTT d\u2019abord en deux entit\u00e9s (La Poste et France T\u00e9l\u00e9com), puis de la privatisation et de la d\u00e9r\u00e9gulation du secteur des t\u00e9l\u00e9communications, de l\u2019\u00e9mergence de multiples op\u00e9rateurs priv\u00e9s et la volont\u00e9 syndicale, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, de maintenir la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la d\u00e9fense d\u2019un service public unifi\u00e9. Mais que ce soit par exemple \u00e0 la CGT ou \u00e0 SUD-PTT, la structuration syndicale a d\u00fb \u00e9voluer, subissant les contrecoups de la profonde transformation du secteur, de l\u2019\u00e9volution divergente des m\u00e9tiers, des conditions d\u2019emploi et de travail.<\/p>\n<p>Les f\u00e9d\u00e9rations de cheminots y sont \u00e9galement aujourd\u2019hui confront\u00e9es, avec l\u00e0 encore, l\u2019exigence de disposer d\u2019un outil syndical qui corresponde \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique et sociale du secteur des transports, au jeu crois\u00e9 des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et financiers de grandes entreprises comme la SNCF qui, au travers, de ses filiales, est le premier op\u00e9rateur du transport routier en France.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 syndical, face \u00e0 la concentration du capital financier (et \u00e0 la diversit\u00e9 des activit\u00e9s que couvrent les grands groupes ou multinationales), la tentation est grande de mettre en place d\u2019\u00e9normes f\u00e9d\u00e9rations multi-professionnelles, vues comme seules susceptibles, gr\u00e2ce \u00e0 des \u00e9conomies d\u2019\u00e9chelle, de disposer d\u2019un poids num\u00e9rique et de ressources financi\u00e8res suffisantes pour faire face \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Mais, dans le m\u00eame temps, la constitution de ces \u00ab mastodontes \u00bb syndicaux[15] soul\u00e8ve le probl\u00e8me de la conciliation entre des int\u00e9r\u00eats h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes \u2013 avec des salari\u00e9s relevant de secteurs professionnels aux histoires diff\u00e9rentes -, des formes de d\u00e9mocratie interne et du lien entre une base sociale tr\u00e8s large et les diff\u00e9rents \u00e9tages de l\u2019appareil militant.<\/p>\n<p>Le fait que les syndicats soient, d\u2019une certaine fa\u00e7on, ins\u00e9parables du syst\u00e8me capitaliste dont lequel ils prennent place a conduit Marx et Engels \u00e0 pointer leur tendance, en raison m\u00eame du r\u00f4le central qui leur revient dans la lutte \u00e9conomique, \u00e0 se laisser enfermer sur ce seul terrain. Cette ambivalence a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e par Marx dans des textes comme la r\u00e9solution fondatrice de l\u2019Association internationale des Travailleurs ou dans la conf\u00e9rence traduite en fran\u00e7ais sous le titre Salaire, prix et profit.<\/p>\n<p>Lieux d\u2019organisation du conflit de classes, centres de r\u00e9sistance, les syndicats permettent aux travailleurs de sortir de l\u2019isolement que cr\u00e9e l\u2019illusion juridique du contrat de travail et de se constituer, en tant que collectif, dans leur lutte quotidienne contre \u00ab les escarmouches in\u00e9vitables que font na\u00eetre sans cesse les empi\u00e8tements ininterrompus du capital \u00bb. Mais cette lutte d\u00e9fensive peut aussi devenir tr\u00e8s vite leur seul horizon, au b\u00e9n\u00e9fice relatif de petits groupes de salari\u00e9s disposant, gr\u00e2ce \u00e0 leurs mobilisations pass\u00e9es ou \u00e0 des qualifications recherch\u00e9es, de meilleures conditions que d\u2019autres.<\/p>\n<p>Il y a donc n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019aller plus loin, de mettre en \u0153uvre comme les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s c\u00e9g\u00e9tistes r\u00e9unis \u00e0 Amiens en 1906 le diront autrement, la \u00ab double besogne \u00bb du syndicalisme, soit la lutte au quotidien, mais aussi l\u2019articulation de celle-ci avec un projet radical de changement de soci\u00e9t\u00e9, projet \u00e9minemment politique car permettant de penser l\u2019\u00e9mancipation sociale. Or, toute la difficult\u00e9 du syndicalisme provient du fait que le rapport entre les deux est dialectique : sans le combat men\u00e9 au quotidien sur le lieu de travail, en prise avec la r\u00e9alit\u00e9 que vivent les salari\u00e9s, l\u2019action syndicale ne parvient pas \u00e0 faire \u00e9merger un int\u00e9r\u00eat commun, une dynamique collective.<\/p>\n<p>Dans sa conf\u00e9rence Salaire, pris et profit, Marx pr\u00e9cisait ainsi :<\/p>\n<p>\u00ab si la classe ouvri\u00e8re l\u00e2chait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait certainement elle-m\u00eame de la possibilit\u00e9 d\u2019entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure \u00bb.<\/p>\n<p>Mais, \u00e0 l\u2019inverse, sans lien avec des outils critiques permettant de comprendre ce qui se joue dans les rapports de production, sans aspiration \u00e0 penser autrement l\u2019utilit\u00e9 sociale du travail, la valeur d\u2019usage de ce qui est produit, les syndicats peuvent s\u2019enfermer ou se laisser enfermer dans une activit\u00e9 d\u00e9fensive et\/ou de revendication imm\u00e9diate facilement canalisable par les directions d\u2019entreprise. Organes de r\u00e9sistance, de conscientisation, les syndicats peuvent aussi devenir des instruments de contr\u00f4le social permettant la reproduction de l\u2019ordre social dominant.<\/p>\n<p>Un double risque existe, en fait : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, celui d\u2019un syndicalisme militant, tr\u00e8s minoritaire, ne parvenant pas \u00e0 disposer d\u2019une v\u00e9ritable base sociale ; de l\u2019autre, celui d\u2019un syndicalisme d\u2019accompagnement, int\u00e9gr\u00e9 aux relations hi\u00e9rarchiques, reprenant pour partie \u00e0 son compte la rationalit\u00e9 de l\u2019entreprise ou de l\u2019administration, mais b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une assise r\u00e9elle, en raison m\u00eame de son peu de dangerosit\u00e9 qui en fait une forme acceptable pour une partie du patronat. Cette dimension du syndicalisme, l\u00e0 encore ambivalente, a conduit, on le sait, un certain nombre de penseurs marxistes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle soit \u00e0 th\u00e9oriser la n\u00e9cessit\u00e9 de subordonner l\u2019action du syndicat aux orientations d\u00e9cid\u00e9es par une avant-garde (celle du parti), soit \u00e0 se m\u00e9fier des logiques de bureaucratisation pr\u00e9sentes au sein de toute organisation et \u00e0 valoriser la forme de l\u2019assembl\u00e9e ou du conseil, c\u2019est-\u00e0-dire du pouvoir direct des travailleurs.<\/p>\n<p>Cette critique de la tendance au r\u00e9formisme, \u00e0 l\u2019enfermement dans la seule d\u00e9fense au quotidien des travailleurs \u2013 qui prive d\u2019une certaine fa\u00e7on le syndicalisme de boussole et peut le conduire \u00e0 accepter diff\u00e9rentes formes de segmentation, de hi\u00e9rarchisation et de concurrences \u2013 est ce que Michel Lallement d\u00e9signe comme une approche en partie d\u00e9valorisante du syndicalisme. Ce dernier ne trouverait pas en lui-m\u00eame les ressources n\u00e9cessaires pour se d\u00e9prendre de l\u2019ordre capitaliste : il aurait besoin d\u2019une forme de politisation ext\u00e9rieure ou, les deux pouvant \u00e9videmment se combiner, de l\u2019espace politique qui na\u00eet du conflit.<\/p>\n<p>Il nous semble que cette approche d\u00e9valorisante du syndicalisme n\u2019est pas contenue dans l\u2019\u0153uvre marxienne en tant que telle, o\u00f9 ce qui est point\u00e9 est la contradiction li\u00e9e \u00e0 cette double exigence d\u2019un travail revendicatif imm\u00e9diat et d\u2019une projection vers des transformations structurelles. L\u2019enjeu pour les syndicats r\u00e9side d\u00e8s lors dans leur capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer cette contradiction, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 se garder de tentatives de subordination \u00e0 une puissance ext\u00e9rieure comme d\u2019une conception de l\u2019autonomie synonyme d\u2019un renoncement \u00e0 tout projet radical de transformation sociale et d\u2019enfermement dans la seule sph\u00e8re des relations professionnelles.<\/p>\n<p>Le syndicalisme est \u00e0 la fois mouvement et institution : organisation des travailleurs, il contribue \u00e0 l\u2019expression du conflit de classe ; organe de repr\u00e9sentation permanent, il est possible que ses int\u00e9r\u00eats en tant qu\u2019organisation se substituent \u00e0 ceux des travailleurs et des travailleuses qu\u2019il est cens\u00e9 d\u00e9fendre. Mais ce sont les luttes men\u00e9es, le niveau de rapport de force obtenu qui a permis aux syndicats d\u2019obtenir, selon les pays et les secteurs d\u2019activit\u00e9, diff\u00e9rents types d\u2019appui institutionnels. Il n\u2019y a pas n\u00e9cessairement, de ce point de vue, une institutionnalisation qui serait n\u00e9cessairement n\u00e9gative du mouvement syndical, mais des usages diff\u00e9renci\u00e9s des institutions[16].<\/p>\n<h2>\n2 \u2013 Base sociale, affirmation de classe et d\u00e9mocratie interne<\/h2>\n<p>Dans un ouvrage publi\u00e9 en 1975 o\u00f9 il entendait poser des jalons pour d\u00e9fendre une approche marxiste des relations industrielles[17], Richard Hyman insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9 de sortir d\u2019une lecture institutionnelle des relations entre syndicats et employeurs pour comprendre l\u2019ampleur des enjeux de pouvoir dans l\u2019entreprise et en dehors de l\u2019entreprise. Tr\u00e8s critique d\u2019une interpr\u00e9tation en termes de syst\u00e8mes de relations professionnelles ou industrielles \u2013 o\u00f9 ce qui semble en jeu est la r\u00e9gulation entre des acteurs de poids \u00e9gal et la production de normes partag\u00e9es, d\u2019un \u00ab dialogue social \u00bb comme cela serait dit aujourd\u2019hui -, il rappelait que la question du pouvoir dans la sph\u00e8re productive passe d\u2019abord par les conditions de mise au travail, de domination dans l\u2019activit\u00e9 de travail et par les formes qu\u2019y prend l\u2019exploitation.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion conduit, sur le plan des connaissances, \u00e0 tenter de d\u00e9passer des sp\u00e9cialisations au sein des sciences sociales qui emp\u00eachent, d\u2019une certaine fa\u00e7on, de saisir les enjeux syndicaux dans leur globalit\u00e9 : il est ainsi dommage de s\u00e9parer la sociologie du travail de la sociologie des relations professionnelles, de laisser aux uns l\u2019analyse de ce qui se joue dans l\u2019activit\u00e9 m\u00eame de travail (des formes de consentement et de r\u00e9sistance qui y sont produites) et aux autres ce qui rel\u00e8ve des pratiques de repr\u00e9sentation, de mobilisation et de n\u00e9gociation. Il y a de m\u00eame, tout int\u00e9r\u00eat, \u00e0 faire dialoguer la sociologie de l\u2019action collective, des mouvement sociaux, avec celle du syndicalisme[18]. De plus, le fait de ne pas r\u00e9duire les syndicats \u00e0 leur forme institu\u00e9e permet de revenir sur le r\u00f4le qui est le leur dans la lutte des classes : \u00e0 la fois, bien s\u00fbr, comme instruments au service des luttes sociales, mais aussi comme lieu d\u2019organisation de la classe, de production d\u2019une conscience de classe.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970, la CFDT et la CGT en France se disputaient par rapport \u00e0 l\u2019ordre des mots permettant de d\u00e9finir le syndicalisme de \u00ab classe et de masse \u00bb ou de \u00ab masse et de classe \u00bb qu\u2019elles entendaient alors d\u00e9fendre l\u2019une et l\u2019autre. Ces d\u00e9bats se retrouvent aujourd\u2019hui, sous des formes un peu diff\u00e9rentes, au sein de la CGT et de Solidaires. Est-il possible de consid\u00e9rer les syndicats comme des organisations de classe ? La proposition peut heurter, de prime abord, ceux qui estiment que le syndicalisme doit s\u2019adresser \u00e0 l\u2019ensemble du salariat et qu\u2019il y a, de plus, un int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique \u00e0 organiser les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de cadres, \u00e0 les politiser, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la division internationale du travail se traduit par une large implantation des sites de production dans les pays du Sud et le maintien des sites de conception et de recherche dans ceux du Nord.<\/p>\n<p>Sur le territoire national, combien d\u2019\u00e9quipes syndicales aux orientations combatives n\u2019ont-elles pas fait l\u2019exp\u00e9rience des effets induits par les processus d\u2019externalisation, vers des filiales ou des entreprises sous-traitantes, des emplois d\u2019ex\u00e9cution ? Dans les grands groupes, de nombreux comit\u00e9s d\u2019entreprises changent ainsi de majorit\u00e9 syndicale, passant notamment de la CGT \u00e0 la CFE-CGC, car la sociologie du salariat sur le site a profond\u00e9ment \u00e9volu\u00e9, avec des recrutements d\u00e9sormais limit\u00e9s aux seules cat\u00e9gories d\u2019ing\u00e9nieurs, cadres et techniciens.<\/p>\n<p>La question m\u00e9rite, en fait, d\u2019\u00eatre formul\u00e9e sous un autre angle : ce qui importe est en fait la base sociale sur laquelle peuvent s\u2019appuyer les syndicats et, surtout, la r\u00e9flexivit\u00e9 qu\u2019ils d\u00e9ploient par rapport \u00e0 celle-ci. La faiblesse structurelle du syndicalisme fran\u00e7ais en termes d\u2019adh\u00e9rents fait qu\u2019aujourd\u2019hui il n\u2019organise \u2013 au travers de ses diff\u00e9rentes composantes \u2013 qu\u2019une petite partie des classes populaires et plus pr\u00e9cis\u00e9ment des classes populaires stabilis\u00e9es.<\/p>\n<p>A titre d\u2019exemple, si la CGT compte parmi ses adh\u00e9rents en 2011 50,4% d\u2019employ\u00e9s et 27,6% d\u2019ouvriers, elle indique par ailleurs que 58,5% de la totalit\u00e9 de ses syndiqu\u00e9s rel\u00e8vent d\u2019une entreprise de plus de 500 salari\u00e9s[19]. Y compris donc pour sa mouvance la plus combative (CGT et Solidaires[20]), le syndicalisme est essentiellement implant\u00e9 dans les grandes entreprises, aupr\u00e8s des salari\u00e9s en emplois stables (CDI ou fonctionnaires). Il n\u2019est gu\u00e8re \u00e9tonnant, au regard de ces donn\u00e9es, que des \u00e9tudes statistiques du minist\u00e8re du Travail aient pu montrer que dans la France d\u2019aujourd\u2019hui, les cadres sont tendanciellement plus syndiqu\u00e9s que les ouvriers[21].<\/p>\n<p>La taille de l\u2019entreprise, on le sait, est un facteur d\u00e9cisif dans la syndicalisation, en raison des droits qui y existent encore, de la reconnaissance (m\u00eame limit\u00e9e) du fait syndical. Cette situation est souvent d\u00e9crite au travers de l\u2019expression de d\u00e9serts syndicaux ou, dans un registre militant, au travers de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9tendre la syndicalisation. Mais la question prend beaucoup plus d\u2019acuit\u00e9 lorsqu\u2019elle est pos\u00e9e en termes de classes sociales : quel est le sens aujourd\u2019hui d\u2019un syndicalisme qui ne parvient pas \u00e0 organiser, voire \u00e0 atteindre, les fractions les plus exploit\u00e9es du salariat afin de fournir des points d\u2019appui au prol\u00e9tariat contemporain ?<\/p>\n<p>On sait qu\u2019une partie de la r\u00e9ponse se trouve dans l\u2019existence de conditions structurelles, objectives, qui rendent les opportunit\u00e9s de syndicalisation, d\u2019acc\u00e8s au syndicalisme, extr\u00eamement rares pour celles et ceux qui se situent au bas de l\u2019\u00e9chelle sociale[22]. Mais justement, l\u2019identification de ces obstacles fait de l\u2019organisation des salari\u00e9s pr\u00e9caires, du d\u00e9veloppement syndical dans les secteurs fortement pr\u00e9caris\u00e9s, non pas un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me, mais l\u2019un des enjeux les plus fondamentaux pour le mouvement syndical aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Les travaux sur le \u00ab renouveau syndical \u00bb, notamment dans les pays anglo-saxons, montrent bien comment, pour s\u2019implanter aupr\u00e8s de travailleurs fortement pr\u00e9caris\u00e9s, le syndicalisme doit renouer, d\u2019une certaine fa\u00e7on, avec ses pratiques militantes fondatrices et se trouve en quelque sorte lui-m\u00eame \u00ab pr\u00e9caris\u00e9 \u00bb. Face \u00e0 l\u2019absence de points d\u2019appui, face \u00e0 la r\u00e9pression patronale, les actions de sensibilisation aupr\u00e8s de travailleurs soumis \u00e0 des bas salaires, \u00e0 des horaires \u00e9clat\u00e9s, \u00e0 la n\u00e9gation parfois de leurs droits les plus \u00e9l\u00e9mentaires, passent par des d\u00e9marches fortement volontaristes[23]. Mais la question n\u2019est pas seulement celle de la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9ployer des alliances et \u00e0 renouveler le r\u00e9pertoire d\u2019action pour atteindre ces travailleurs, elle renvoie \u00e9galement \u00e0 la fa\u00e7on dont les syndicats analysent les formes de domination, mais aussi les dynamiques de r\u00e9sistance, au sein du prol\u00e9tariat contemporain.<\/p>\n<p>En effet, cet enjeu n\u2019est pas s\u00e9parable, au regard de ce qui a \u00e9t\u00e9 dit plus haut, de la capacit\u00e9 des syndicats \u00e0 \u00eatre en prise avec la r\u00e9alit\u00e9 du travail, avec l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, \u00e0 la fois individuellement et collectivement, des formes de domination, d\u2019ali\u00e9nation et d\u2019exploitation au travail. De ce point de vue, les recherches-actions men\u00e9es sur la question de la sant\u00e9 au travail, les outils de sensibilisation cr\u00e9\u00e9s sur le sujet[24], constituent des initiatives int\u00e9ressantes car ils \u00e9quipent d\u2019une certaine fa\u00e7on les militants de terrain pour faire parler les salari\u00e9s des contradictions ressenties dans leur activit\u00e9 de travail, de l\u2019incompatibilit\u00e9 entre la recherche permanente de profit et leur propre conception de t\u00e2ches bien faites.<\/p>\n<p>Mais ce point d\u2019entr\u00e9e m\u00e9rite d\u2019\u00eatre davantage articul\u00e9 \u00e0 une r\u00e9flexion plus large et on voit combien, pour r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019implanter aupr\u00e8s de travailleurs subissant des formes renforc\u00e9es d\u2019exploitation, les syndicats ont aussi besoin de penser l\u2019intrication des rapports sociaux de domination, leur consubstantialit\u00e9[25]. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la fa\u00e7on dont, dans certains secteurs d\u2019activit\u00e9, le maintien dans la pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019emploi et du travail s\u2019appuie en partie sur des assignations li\u00e9es aux rapports sociaux de sexe et au processus d\u2019ethnicisation permet \u00e0 la fois de comprendre les usages combin\u00e9s de ces rapports de domination par le patronat et la complexit\u00e9 des exp\u00e9riences v\u00e9cues.<\/p>\n<p>Cette approche est \u00e9galement fondamentale pour r\u00e9fl\u00e9chir aux formes de la d\u00e9mocratie syndicale, laquelle passe bien s\u00fbr par des r\u00e8gles et des proc\u00e9dures en termes de d\u00e9cision collective, de respect des diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s, mais n\u2019a de sens que si elle cr\u00e9e des espaces de parole permettant de prendre conscience de la consubstantialit\u00e9 des rapports de domination et et de la reproduction de ces derniers dans l\u2019activit\u00e9 militante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour revenir au questionnement qui ouvrait cet article, peut-on dire aujourd\u2019hui, que dans la phase actuelle de tr\u00e8s forte pression sur ce qui demeure des Etats-Providence dans les pays d\u2019Europe occidentale, un espace plus cons\u00e9quent existe pour un syndicalisme radical, d\u2019orientation anticapitaliste ? La r\u00e9ponse n\u2019a rien d\u2019\u00e9vident \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on n\u2019en reste pas \u00e0 l\u2019identification de \u00ab mod\u00e8les syndicaux \u00bb ou de \u00ab p\u00f4les syndicaux \u00bb, mais que l\u2019on part des contradictions auxquelles sont confront\u00e9s, sur le lieu de travail, dans leur fa\u00e7on d\u2019organiser les travailleurs, l\u2019ensemble des syndicats.<\/p>\n<p>D\u00e9ployer le mouvement syndical sur une assise de classe, en se donnant des moyens pour lutter de fa\u00e7on combin\u00e9e contre les diff\u00e9rents rapports de domination, demande des moyens militants, mais aussi du temps, en termes de formation et de d\u00e9bats. Or, ces d\u00e9fis sont \u00e0 relever dans un contexte marqu\u00e9 par la d\u00e9gradation des rapports de force et par une vaste offensive id\u00e9ologique, soutenue par l\u2019Etat, pour dire la bonne forme du syndicalisme, celle du \u00ab partenariat social \u00bb et pour disqualifier toute expression de \u00ab radicalit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Notes<\/p>\n<p>[1] Rebecca Gumbrell-Mc Cormick, Richard Hyman, Trade Unions in Western Europe, Hard Times, Hard Choices, Oxford, Oxford University Press, 2013.<\/p>\n<p>[2] Pour une critique du compromis fordiste tel qu\u2019il a pu \u00eatre accept\u00e9 par les syndicats y compris de sensibilit\u00e9 communiste : Bruno Trentin, La cit\u00e9 du travail. La gauche et la crise du fordisme, Paris, Fayard, 2012.<\/p>\n<p>[3] Martin Upchurch, Andy Mathers and Graham Taylor, \u00ab Towards Radical Political Unionism ? \u00bb in Heather Connolly, Lefteris Krestos, Craig Phelan, eds, Radical Unions in Europe and the future of Collective Interest Representation, Bern, Peter Lang, 2014, p. 29-48.<\/p>\n<p>[4] Cette approche en termes d\u2019\u00e9change politique a servi a caract\u00e9ris\u00e9 les politiques de \u00ab pactes sociaux \u00bb, \u00e9tablis au niveau national entre l\u2019Etat, le patronat et les syndicats dans diff\u00e9rents pays europ\u00e9ens au cours des ann\u00e9es 1970-1990, dans l\u2019id\u00e9e de conf\u00e9rer une certaine l\u00e9gitimit\u00e9 aux syndicats par leur reconnaissance institutionnelle dans les processus de d\u00e9cision publique et de les impliquer, en retour, dans des politiques de mod\u00e9ration salariale et de flexibilisation progressive des formes d\u2019emploi.<\/p>\n<p>[5] Martin Upchurch, Andy Mathers and Graham Taylor, \u00ab Towards Radical Political Unionism ? \u00bb, op. cit.,<\/p>\n<p>[6] Pour une pr\u00e9sentation de ces enjeux : Adrien Thomas, \u00ab Universitaires engag\u00e9s et nouveaux cadres syndicaux aux EU : une alliance pour faire face au d\u00e9clin des syndicats ? \u00bb, Gen\u00e8ses, n\u00b084, 2011, pp. 127-142.<\/p>\n<p>[7] Sur la scission de l\u2019AFL-CIO et la cr\u00e9ation de Change to Win : Donna Kesselman, \u00ab Scission du mouvement syndical et espoirs de renouveau : o\u00f9 en est-on ? \u00bb, Chronique internationale de l\u2019IRES, n\u00b0128, janvier 2011, p. 3-14 ; Sur les strat\u00e9gies d\u2019organizing et de renouveau syndical aux Etats-Unis : Lowell Turner, Harry C. Katz, Richard W. Hurd, eds, Rekindling the Movement Labor\u2019s Quest for Relevance in the 21st Century, Cornell, Cornell University Press, 2001.<\/p>\n<p>[8] Pour un bilan critique de ces travaux dans une perspective marxiste : Andr\u00e9ia Galvao, \u00ab A contribui\u00e7\u00e3o do debate sobre a revitaliza\u00e7\u00e3o sindical para a an\u00e1lise do sindicalismo brasileiro \u00bb, Cr\u00edtica Marxista, n. 38, 2014.<\/p>\n<p>[9] Kim Voss, \u00ab Dilemmes d\u00e9mocratiques : d\u00e9mocratie syndicale et renouveau syndical \u00bb, La Revue de l\u2019IRES, n\u00b065, 2010, pp. 87-107.<\/p>\n<p>[10] Signalons deux recueils, anciens, de ces textes en fran\u00e7ais : Karl Marx, Friedrich Engels, Le syndicalisme. Vol I. Th\u00e9orie, organisation, activit\u00e9, Vol II. Contenu et significations des revendications, Paris, Maspero, 1972 (traduction et notes de R. Dangeville) ; Marx, Engels, L\u00e9nine, Sur l\u2019anarchisme et l\u2019anarcho-syndicalisme, Moscou, Editions du Progr\u00e8s, 1982.<\/p>\n<p>[11] John Kelly, Trade Unions and Socialist Politics, Londres, Verso, 1988.<\/p>\n<p>[12] Michel Lallement, Sociologie des relations professionnelles, Paris, La D\u00e9couverte, (1996) 2008, p. 26.<\/p>\n<p>[13] Texte dont Karel Yon a propos\u00e9 \u00e0 la fois une traduction r\u00e9cente et une introduction critique : Claus Offe, Helmut Wiesenthal, \u00ab Deux logiques d\u2019action collective \u00bb, Participations, vol. 1, n\u00b08, 2014, p. 147-172 ; Karel Yon, \u00ab Offe, la d\u00e9mocratie dialogique et la lutte des classes : une critique participationniste du mouvement ouvrier \u00bb, Participations, vol. 1, n\u00b08, 2014, p. 127-146.<\/p>\n<p>[14] Pour un retour analytique sur ces d\u00e9bats : St\u00e9phane Sirot, Le syndicalisme, la politique et la gr\u00e8ve. France et Europe : XIXe \u2013XXIe si\u00e8cle, Nancy, Editions de l\u2019Arbre Bleu, 2011.<\/p>\n<p>[15] Ce processus de fusion de f\u00e9d\u00e9rations ou de syndicats a marqu\u00e9 le syndicalisme allemand et britannique dans les d\u00e9cennies 1990-2000. Il est encore peu connu dans le syndicalisme fran\u00e7ais, bien que la CFDT, par exemple, ait constitu\u00e9 de grosses f\u00e9d\u00e9rations professionnelles comme la F3C qui englobe la communication, le conseil et la culture (et donc les activit\u00e9s postales et de t\u00e9l\u00e9communication). Sur le sujet des fusions : Adrien Thomas, Entre d\u00e9mocratie militante et efficience manag\u00e9riale. Rationalisation syndicale et cr\u00e9ation de f\u00e9d\u00e9rations syndicales multibranches en France et en Allemagne, Th\u00e8se de science politique, Paris I, dir. M. Offerl\u00e9, 2008 et sur la diffusion des crit\u00e8res manag\u00e9riaux au sein des syndicats : Adrien Thomas, \u00ab Towards the Managerialization of Trade Unions? Recent Trends in France and Germany \u00bb, European Journal of Industrial Relations, Vol. 19, n\u00b01, 2013, pp. 21-36.<\/p>\n<p>[16] Sophie B\u00e9roud, Karel Yon, \u00ab Institutionnalisation et bureaucratisation du syndicalisme : pour une lecture dialectique \u00bb in Dominique Mezzi, dir, Nouveau si\u00e8cle, nouveau syndicalisme, Paris, Syllepse, 2013, p. 35-51.<\/p>\n<p>[17] Richard Hyman, Industrial Relations : a Marxist introduction, Londres, MacMillan Press, 1975.<\/p>\n<p>[18] John Kelly, Rethinking Industrial Relations : Mobilisation, Collectivism and Long Waves, Londres et New-York, Routledge, 1998.<\/p>\n<p>[19] Nous nous appuyons ici sur les donn\u00e9es produites par la CGT et diffus\u00e9es \u00e0 l\u2019occasion, notamment, de ses congr\u00e8s conf\u00e9d\u00e9raux.<\/p>\n<p>[20] Pour Solidaires, nous disposons gr\u00e2ce \u00e0 une enqu\u00eate men\u00e9e depuis 2008 avec Jean-Michel Denis et Thibault Martin de donn\u00e9es quantitatives, recueillies de fa\u00e7on longitudinale, mais uniquement sur les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s aux congr\u00e8s nationaux, ce qui constitue un reflet d\u00e9form\u00e9 de la base sociale des syndicats membres de l\u2019Union : lors du congr\u00e8s de Dunkerque en 2014, seuls 3,1% des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s sont ouvriers, 15,5% employ\u00e9s et la quasi-totalit\u00e9 des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s travaillent soit dans les fonctions publiques, soit dans des entreprises de plus de 500 salari\u00e9s. La repr\u00e9sentation des salari\u00e9s pr\u00e9caires est de fait tr\u00e8s limit\u00e9e dans des instances comme les congr\u00e8s.<\/p>\n<p>[21] Loup Wolff, \u00ab Le paradoxe du syndicalisme fran\u00e7ais : un faible nombre d\u2019adh\u00e9rents, mais des syndicats bien implant\u00e9s \u00bb, Premi\u00e8res synth\u00e8ses DARES, avril 2008.<\/p>\n<p>[22] Sophie B\u00e9roud, Paul Bouffartigue, dir, Quand le travail se pr\u00e9carise, quelles r\u00e9sistances collectives ?, Paris, La Dispute, 2009 ; Corinne M\u00e9lis, \u00ab Des syndicalistes comme les autres ? L\u2019exp\u00e9rience syndicale des migrantes et des filles d\u2019immigr\u00e9s d\u2019Afrique du Nord et sub-saharienne \u00bb, L\u2019Homme et la soci\u00e9t\u00e9, n\u00b0 176-177, 2010, p. 131-149.<\/p>\n<p>[23] Pour quelques exemples : Cristina Nizzoli, SyndicalismeS et travailleurs du \u00ab bas de l\u2019\u00e9chelle \u00bb. CGT et CGIL \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des salari\u00e9s de la propret\u00e9 \u00e0 Marseille (France) et \u00e0 Bologne (Italie), Th\u00e8se de doctorat de sociologie, Universit\u00e9 AMU-LEST, 2013 ; Sophie B\u00e9roud, \u00ab Une campagne de syndicalisation au f\u00e9minin. Une exp\u00e9rience militante dans le secteur de l\u2019aide \u00e0 domicile \u00bb, Travail, genre et soci\u00e9t\u00e9s, n\u00b030, novembre 2013, p. 111-128.<\/p>\n<p>[24] On pense notamment au bulletin \u00ab Et voil\u00e0 \u00bb publi\u00e9 tous les mois par l\u2019Union syndicale Solidaires sur les conditions de travail et la sant\u00e9 au travail ou, parmi d\u2019autres exemples \u00e0 l\u2019ouvrage : Yves Bongiorno et al, Pour quoi nous travaillons ?, Paris, L\u2019Atelier, 2013.<\/p>\n<p>[25] Dani\u00e8le Kergoat, Se battre disent-elles\u2026, Paris, La Dispute, 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article de Sophie Beroud est issu d\u2019une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en d\u00e9cembre 2014 dans le cadre du s\u00e9minaire Marx au 21e si\u00e8cle. 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